Développement Web
Les sites Web vont-ils disparaître avec l’intelligence artificielle ?
Avec ChatGPT et les moteurs de recherche génératifs, certains annoncent déjà la disparition des sites Internet. Pourtant, l’intelligence artificielle ne vit pas dans le vide : une grande partie de ses connaissances vient justement du Web. Loin de disparaître, celui-ci pourrait entrer dans une nouvelle étape de son histoire.
Par Ridvan BEAU · Publié le · Mis à jour leLa question commence à revenir régulièrement : avec l’intelligence artificielle, avons-nous encore besoin des sites Web ?
Je comprends pourquoi certains se la posent.
Pendant longtemps, notre manière d’utiliser Internet était assez simple. Nous avions une question, nous ouvrions un moteur de recherche, nous tapions quelques mots et Google, Bing ou un autre moteur nous proposait une liste de sites. À nous ensuite de visiter plusieurs pages pour trouver l’information recherchée.
Aujourd’hui, quelque chose a changé.
On peut poser directement une question à une intelligence artificielle et recevoir une réponse construite, expliquée et parfois accompagnée de sources. Les moteurs de recherche eux-mêmes commencent à intégrer des réponses génératives.
Forcément, certains en arrivent rapidement à cette conclusion : si l’IA peut répondre directement, à quoi serviront encore les sites Internet ?
Je pense que la question est posée à l’envers.
Sans le Web, que connaîtrait réellement l’intelligence artificielle ?
On parle beaucoup de ce que l’intelligence artificielle va faire au Web, mais beaucoup moins de ce que le Web a donné à l’intelligence artificielle.
Les grands modèles de langage n’ont pas inventé seuls notre connaissance collective.
Une énorme partie de ce qu’ils savent provient de contenus créés par des humains : articles, documentations, sites institutionnels, encyclopédies, publications scientifiques, blogs, discussions techniques, archives et forums.
Et les forums sont particulièrement intéressants.
Pendant des années, des millions de personnes y ont posé des questions extrêmement précises et d’autres humains ont pris le temps d’y répondre. Parfois maladroitement, parfois brillamment. On y trouve des solutions techniques, des expériences personnelles, des désaccords, des corrections et des discussions qui n’existent dans aucun manuel.
C’est une immense mémoire de conversations humaines.
La presse a également joué ce rôle. Les journaux, les magazines, la presse locale, les publications spécialisées, mais aussi les caricatures et les journaux satiriques ont documenté des époques, des façons de penser, des événements et des débats.
Tout cela constitue une partie de la richesse du Web.
Une intelligence artificielle peut ensuite analyser, rapprocher et reformuler énormément d’informations. Mais il faut bien que quelqu’un ait créé ces informations quelque part.
Ceux qui ont connu la presse papier comprendront peut-être mieux
Il est parfois difficile de mesurer aujourd’hui à quel point le Web a représenté une révolution.
Avant Internet, publier était compliqué.
Pour toucher un grand nombre de personnes, il fallait généralement avoir accès à un journal, une maison d’édition, une radio, une télévision ou disposer de moyens financiers importants.
Le Web a profondément changé cette situation.
Une petite association pouvait publier ses archives.
Un chercheur pouvait mettre ses travaux à disposition.
Un passionné pouvait construire un site consacré à un sujet que les grands médias ignoraient complètement.
Une entreprise familiale pouvait présenter son métier au monde entier.
Un développeur pouvait expliquer une solution technique qui allait ensuite aider des milliers d’inconnus.
Pour la première fois, il devenait relativement facile de publier sans demander la permission à un intermédiaire.
C’est une liberté qu’il ne faudrait pas considérer comme acquise ou sans importance.
Les réseaux sociaux ont ensuite centralisé une partie de cette publication. Aujourd’hui, les intelligences artificielles ajoutent encore un nouvel intermédiaire entre l’information et celui qui la recherche.
Mais le site Web conserve quelque chose de fondamental : c’est un espace que son auteur peut maîtriser.
L’IA ne remplace pas la source
Imaginons que demain une intelligence artificielle soit capable de vous expliquer parfaitement comment réparer un moteur, préparer un plat traditionnel ou comprendre une période historique.
Très bien.
Mais d’où viennent ces connaissances ?
À un moment donné, quelqu’un a dû écrire le manuel, documenter la réparation, publier la recette, photographier les différentes étapes ou raconter l’histoire.
L’IA peut devenir une nouvelle manière d’accéder à cette connaissance.
Elle ne supprime pas la nécessité de créer la connaissance.
C’est là toute la différence.
Un moteur génératif peut être extrêmement performant pour retrouver, comprendre, rapprocher et restituer des informations. Mais si progressivement plus personne ne publiait de nouvelles informations originales, le système finirait nécessairement par tourner autour de contenus déjà existants.
L’intelligence artificielle a donc elle aussi besoin d’un Web vivant.
Elle a besoin de chercheurs qui publient.
De journalistes qui enquêtent.
D’entreprises qui documentent leurs produits.
De développeurs qui écrivent leurs solutions.
De spécialistes qui partagent leur expérience.
Et tout simplement d’êtres humains qui continuent à raconter ce qu’ils savent.
Le véritable danger serait plutôt un Web rempli de contenus artificiels
Il y a cependant un paradoxe.
L’intelligence artificielle facilite énormément la création de contenu. On peut désormais produire en quelques minutes des dizaines d’articles qu’il aurait fallu plusieurs jours pour écrire autrefois.
Cela peut être utile.
Mais imaginez un Internet où une majorité de sites ne ferait plus que publier automatiquement des textes générés à partir d’autres textes eux-mêmes générés par des machines.
Qui apporterait encore quelque chose de nouveau ?
On entrerait dans une sorte de boucle où les machines reformuleraient continuellement ce que d’autres machines ont déjà reformulé.
C’est précisément pour cette raison que l’expérience humaine et le contenu original pourraient devenir encore plus précieux.
Quelqu’un qui réalise une expérience et publie ses résultats apporte une nouvelle information.
Un restaurateur qui photographie réellement ses plats crée une information.
Un développeur qui rencontre un problème inédit, trouve une solution puis la documente crée une information.
Un historien qui numérise une archive inconnue crée une information.
Une personne qui raconte une expérience qu’elle a réellement vécue crée elle aussi quelque chose qui n’existait pas auparavant.
C’est cette matière première qui fait vivre Internet.
Les sites ne vont probablement pas disparaître. Ils vont devoir devenir meilleurs.
Je pense donc que les développeurs doivent prendre l’arrivée de l’intelligence artificielle non pas comme l’annonce de leur disparition, mais comme une nouvelle étape.
Nous disposons maintenant d’outils capables de nous aider à analyser du code, détecter certaines erreurs, accélérer des tâches répétitives, produire des prototypes et explorer beaucoup plus rapidement différentes solutions.
Il faut en profiter.
Mais si nous pouvons travailler dix fois plus vite, cela ne devrait pas servir à produire dix fois plus de médiocrité.
Cela devrait nous permettre de construire mieux.
Des sites plus rapides.
Des architectures plus propres.
Des contenus mieux structurés.
Des interfaces plus simples.
Des plateformes réellement adaptées à leur métier.
Des informations compréhensibles aussi bien par les humains que par les moteurs et les intelligences artificielles.
C’est là que le métier de développeur devient particulièrement intéressant.
Le Web n’est pas en train de mourir
Nous avons déjà vécu plusieurs annonces de sa disparition.
Les applications mobiles allaient remplacer les sites.
Les réseaux sociaux allaient remplacer les sites.
Les plateformes allaient remplacer les sites.
Maintenant, ce serait au tour de l’intelligence artificielle.
Pourtant, derrière une grande partie de ces services, que retrouve-t-on encore ?
Des serveurs.
Des API.
Des bases de données.
Des noms de domaine.
Du HTML.
Des contenus publiés.
Et des humains qui continuent à produire de l’information.
La manière d’accéder au Web change, c’est évident. Demain, nous passerons peut-être moins souvent par une page de résultats traditionnelle et davantage par des assistants capables de rechercher et synthétiser l’information pour nous.
Mais cela ne signifie pas que la source disparaît.
Au contraire.
Plus les machines deviendront capables de chercher et de résumer l’information, plus il deviendra important de produire une information originale, fiable et identifiable.
Le Web n’est donc peut-être pas en train de mourir.
Il est simplement en train de changer encore une fois.
Et cette fois-ci, avec l’intelligence artificielle comme nouvel outil, nous avons peut-être l’occasion de le construire encore mieux.